Accéder au contenu principal

Podcast AD2S - Le MCO au cœur du concept de la supériorité aérienne : « Tenir cinq minutes de plus »

8 avril 2026 -  Le général de corps aérien Stéphane Groën, commandant territorial de l’armée de l’Air et de l’Espace et OGZDS Sud-Ouest (Officier général de la zone de défense et de sécurité Sud-Ouest) a inauguré la table-ronde du 13 janvier 2026 en se plaçant « du côté Forces et utilisateurs [de façon à] démontrer pourquoi il est important, dans le cadre d'un engagement de haute intensité, de pouvoir disposer d'un MCO de combat qui soit performant ».

 

Il a commencé par souligner l’importance cruciale de la supériorité aérienne dans le contexte d’une campagne M2MC (multi-milieux multi-champs), laquelle repose autant sur la manœuvre dans les Airs que sur un MCO de combat robuste, réactif et endurant.

 

Héritée des grands penseurs de la puissance aérienne - de Clément Ader à John Warden - la supériorité aérienne conditionne en effet la liberté d’action dans tous les milieux et tous les champs (1). Elle permet d’entrer en premier, de tenir dans la durée et de négocier en position de force. A l’inverse, son absence conduit à l’ankylose du champ de bataille, à la paralysie de la manœuvre terrestre et navale, et à une attrition insoutenable, comme l’illustrent aussi bien la bataille de Midway pendant la Seconde guerre mondiale que les combats actuels en Ukraine.

 

De l’avis du général Groën, en effet, « la supériorité aérienne garde son caractère stratégique pour plusieurs raisons.

 

  • La première est doctrinale. La supériorité aérienne reste la clé de voûte de l'arme aérienne, qui est, elle-même, l'option militaire de premier recours de l'appareil décisionnel politique. [Il suffit de] regarder les conflits des trente dernières années pour [s’[en convaincre. La maîtrise du ciel conditionne effectivement la capacité d'entrer en premier, de tenir dans la durée et d'arriver à la table des négociations avec l'ascendant.
  • La seconde raison est opérationnelle et stratégique. La supériorité aérienne, qu'elle soit totale, locale ou temporaire, est l'assurance raisonnable que le champ de bataille ne s'ankylose pas. Avec elle, on ouvre des couloirs, on choisit le tempo, on crée les fenêtres d'opportunité dont nos forces ont besoin. Sans contrôle de l'air, la manœuvre terrestre se paralyse. La liberté d'action navale se rétrécit, l'espace électromagnétique se sature contre nous. Sans contrôle de l'air, les armées perdent la liberté d'action dans tous les milieux et dans tous les champs, mais subissent aussi une attrition qui devient insupportable. »

 

Obtenir cette supériorité n’est de fait jamais un acquis. Elle se construit par une manœuvre intégrée, séquencée et interarmées, visant à user le potentiel aérien adverse, casser ses bulles de déni d’accès et frapper sa capacité de régénération pour créer une « porte » d’entrée dans le dispositif adverse. Cela implique la neutralisation combinée des capteurs, des défenses sol-air, du commandement, de l’environnement électromagnétique et cyber, puis l’exploitation immédiate des fenêtres de supériorité créées.

 

Les exemples récents, comme l’opération américaine Absolute Resolve au Venezuela ou les raids israéliens, illustrent cette logique d’ouverture d’un corridor permettant à des forces terrestres d’agir sous protection aérienne. Dans cette dynamique, la supériorité aérienne dépasse largement le seul champ aérien. Les effets venus d’autres milieux et champs  (neutralisation satellitaire, coupure de câbles sous-marins, destruction de plateformes critiques) contribuent directement à aveugler l’adversaire et à maintenir l’ascendant. La frappe en profondeur sur l’économie de défense, visant notamment logistique, carburants, munitions, infrastructures énergétiques et de transport, s’inscrit pleinement dans l’application de la théorie des cinq cercles de John Warden (2), en visant les goulets d’étranglement et la capacité de régénération adverse.

 

Mais cette manœuvre ne peut tenir sans disponibilité et masse. La supériorité aérienne exige donc des flottes d’aéronefs nombreuses, robustes techniquement et capables d’absorber l’attrition. Elles doivent aussi faire face aux menaces adverses, d’où l’importance de la dispersion et de l’agilité des déploiements, illustrées par le concept de « French ACE  » (Agile Combat Employment) : déploiement sur terrains civils, entraînement régulier, infrastructures durcies et capacité à manœuvrer sous contrainte.

 

Au cœur de cet édifice technico-opérationnel se trouve le MCO de combat. Régénérer vite, réparer, remettre en ligne à un rythme compatible avec l’action opérationnelle est une condition de survie et de durabilité en haute intensité. A cet égard, la disponibilité et la rapidité de restauration de la disponibilité deviennent une arme à part entière. Cela suppose une ressource humaine polyvalente, entraînée, endurante, capable de travailler « en horaires étendus », avec un retour d’expérience en boucle courte et une formation continue intégrant les technologies les plus récentes, y compris dans la perspective d’un élargissement du vivier incluant les futurs appelés du service national volontaire.

 

Avant de citer, en conclusion, la célèbre phrase de Montgomery - « perdre la guerre dans les airs, c’est perdre la guerre, et la perdre vite… » -, le général Groën a repris l’expression du général Burkhard, chef d’état-major des Armées, et avant lui, du Maréchal Foch et de Clémenceau (3), pour souligner qu’il s’agit donc de « s’organiser pour tenir cinq  minutes de plus que l’adversaire ».

 

 

Notes :

 

(1) Le concept associant milieux et champs, traduit par le terme multimilieux -multichamps (M2MC) est l’adaptation en France du concept Multidomain ou All-Domain Operations américains. Les milieux évoqués sont les milieux terrestre, aérien, maritime, spatial et cyberspatial. Les champs sont informationnel et électromagnétique.

 

(2) Le colonel John Warden a été « Special Assistant for Policy Studies and National Security Affairs to the Vice President of the United States » sous George W. Bush, Considéré comme le principal théoricien de la puissance aérienne de l'US Air Force durant la seconde moitié du XXème siècle, il a présenté une approche de la conduite de la guerre centrée sur la dimension stratégique de l’action de l’aérien dans la profondeur.

 

(3) Lors d’une audition devant l’assemblée nationale le 25 juin 2025, l’ancien CEMA a notamment déclaré :  « soyons clairs et lucides : si nous laissons la guerre se poursuivre de cette manière, je crains que la Russie ne soit capable de tenir cinq minutes de plus que nous (…) » (cité dans : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_def/l17cion_def2425078_compte-rendu). Georges Clemenceau avait quant à lui déclaré lors de son discours à la chambre des députés du 8 mars 1918 que : « Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur : celui qui est vainqueur, c’est celui qui peut, un quart d’heure de plus que l’adversaire, croire qu’il n’est pas vaincu. » Quelques années auparavant, le maréchal Foch avait exprimé une idée similaire selon laquelle « la guerre est une lutte de volontés. La victoire appartient à celui qui sait vouloir plus longtemps. » (citation tirée de « Des principes de la guerre », conférences de 1900–1901, publiées en 1903).

 

 

Photo : ravitaillement en vol pendant Orion 2026 © armée de l’Air et de l’Espace

 

 

Retrouvez ce podcast sur Linkedin AD2S.